«Pour une restauration écologique urbaine», Marion Waller

Marion Waller, urbaniste, philosophe, conseillère urbanisme et attractivité au cabinet de Jean-Louis Missika, adjoint à la maire de Paris, autrice d’Artefacts naturels (Éditions de l’Éclat, 2016)

La restauration écologique est une pratique connue d’ordinaire pour les grands espaces naturels : forêts brûlées, parcelles victimes de sécheresse, etc. Une communauté ou une institution décide alors de s’investir pour aider l’écosystème à trouver une nouvelle dynamique. Mais aujourd’hui, alors que nous vivons dans des villes trop minérales, trop chaudes et trop polluées, une nouvelle pratique semble s’imposer : la restauration écologique urbaine, soit la transformation radicale des villes pour y réinsérer des écosystèmes nombreux et diversifiés.

Paris offre un bon exemple de cette transition nécessaire: on a coutume d’entendre qu’il s’agit d’une ville «minérale», comme si le sol parisien avait toujours été fait de bitume, comme si la pierre des immeubles devait rester intacte de toute végétation, comme si l’on devait se contenter des jardins à la française. Pourtant, les Parisien.ne.s placent systématiquement la végétalisation en demande prioritaire lors des budgets participatifs. Ils expriment là une évidence : il faut réinventer notre paysage urbain et faire sortir la biodiversité des squares et jardins. Paris a été une ville minérale, elle pourra conserver sa grandeur tout en devenant une ville végétale!

Alors que, il y a quelques années, les façades végétalisées et l’agriculture urbaine étaient encore regardées avec amusement, elles deviennent des éléments centraux de l’urbanisme. Cette révolution qui débute à Paris s’insère dans un mouvement global : celui de ne plus penser les bâtiments seulement pour les humains, mais aussi en ce qu’ils peuvent servir de refuge à d’autres espèces. Les architectes deviennent alors des «experts du milieu», partant des besoins écosystémiques, des matériaux disponibles à proximité plutôt que de seules références esthétiques ou historiques. Ainsi, plutôt que de parler de goûts et de couleurs, on peut réellement juger de l’éthique des bâtiments selon leur impact sur les écosystèmes proches et lointains: l’immeuble permet-il à des espèces de s’y installer ? Est-il fait de matériaux locaux et renouvelables ?

Face au paradigme « neuf, minéral et bétonné », la Ville de Paris propose le triptyque «conservé, réemployé et biosourcé» pour sortir de l’automatisme de la démolition et du tout-béton. Le souci des écosystèmes proches et lointains en est la clé de voûte : tout bâtiment démoli, tout déchet non réemployé impacte en général des écosystèmes situés à l’écart des villes. Il en va de même pour le béton. En construisant en terre crue, en paille ou en bois issu de forêts gérées durablement, l’écosystème «ressource» est préservé. Commence alors la création d’un nouvel écosystème, celui de l’urbanité. Il y a fort à parier que notre imagination peine à concevoir ce que pourrait être une ville restaurée écologiquement. Notre imaginaire est empli de perspectives futuristes où la végétalisation semble réduite à des façades de tours ultra modernes, au milieu de drones frénétiques et d’éoliennes. La réalité est sans doute plus complexe et plus imprévisible, puisque adopter le paradigme du vivant est faire preuve d’humilité et sortir de la sur-planification, comme l’ont montré les travaux de ChartierDalix à Boulogne.

À Paris, la libération progressive des places de stationnement, la « débitumisation » de nombreux espaces publics pour retrouver de la pleine terre, la transformation des cours d’immeuble en jardins et l’implantation de forêts urbaines laissent entrevoir un paysage complètement différent, et désirable. Des noues végétales pourraient ainsi remplacer les places de stationnement, chaque famille pourrait avoir accès à un jardin en bas de son appartement et l’expérience de la forêt pourrait redevenir une expérience urbaine.

Ce contact quotidien avec des espèces végétales et animales n’est pas de l’ordre du plaisir esthétique mais de la nécessité : pour sensibiliser à l’écologie, « l’expérience de nature » est nécessaire et l’on ne peut se contenter de découvrir des espèces lors des vacances ou à la télévision. La possibilité donnée à chaque citadin.e d’observer l’évolution d’écosystèmes devient un droit et un devoir fondamental, d’où l’importance, également, de l’agriculture urbaine. Bien sûr, il ne s’agit pas de faire croire à l’autosuffisance totale des villes : cette restauration écologique ne pourra fonctionner que si elle est couplée à des liens accrus avec des territoires ruraux, afin de connaître l’origine des ressources consommées en ville, la réalité de l’agriculture, etc.

Même si « l’exception urbaine » se poursuit, rien ne justifie que perdure l’illusion de « territoires réservés aux êtres humains », où la densité expliquerait la faible présence d’autres espèces. Au contraire, inventons une nouvelle densité d’écosystèmes divers, d’espèces, d’expériences de nature, et la vie urbaine n’en sera que plus riche !

Les sept merveilles du monde (les jardins suspendus du palais de Nabuchodonosor à Babylone), gravure allemande, 1886.

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