«Un îlot refuge», Aurélien Huguet

Aurélien Huguet, consultant en écologie, spécialiste de l’intégration de la biodiversité dans les projets d’aménagement – en charge de la programmation et de la conception du volet écologique sur le bâtiment de l’école des Sciences et de la Biodiversité à Boulogne.

La nature, une plus-value urbaine

Les déserts biologiques que constituaient, il y a quelques années encore, les espaces horticoles des pieds d’immeuble ont évolué. Ils sont de plus en plus souvent constitués d’espèces indigènes, susceptibles d’intégrer des écosystèmes fonctionnels malgré leur fragmentation. En parallèle, les toitures se végétalisent. D’abord de manière extensive, elles gagnent en profondeur, en richesse, en complexité et en variété d’usage. Enfin les façades, autrefois parois stériles, deviennent également support de vie. Les surfaces porteuses de biodiversité augmentent à la fois au sein des îlots urbains et des bâtiments eux-mêmes. Les citadins ont une plus grande soif de nature et sont plus disposés à accepter les aléas d’une naturalité spontanée. La présence de biodiversité visible devient une valeur, qui apporte une réelle plus-value immobilière. Les acteurs qui construisent les villes de demain, prenant la mesure de cette aspiration, s’engagent dans des opérations ambitieuses d’intégration de la biodiversité.

Un choix radical : celui de la biodiversité

Sur le groupe scolaire de Boulogne, l’accueil de la biodiversité a été tout de suite clairement défini comme l’objectif principal de l’aménagement des surfaces extérieures du bâtiment. Les milieux à mettre en oeuvre (prairie mésophile de fauche, ourlet prairial, lisière de fruticée, boisement de feuillus, cortège des parois et vieux murs) ont dicté les orientations d’aménagement. Ces milieux offrent un potentiel de biodiversité incomparable par rapport à celui des aménagements de toitures végétalisées habituelles (sédum, potagers, wild roofs) tant en termes de diversité spécifique, de biomasse, de complexité des cortèges biologiques que d’intérêt patrimonial des habitats et des espèces. Mais ils impliquent des restrictions d’usage, des inventions architecturales et des modalités de mise en oeuvre originales qui font appel à une culture de la biologie de la conservation, et à des techniques de génie écologique.
Des choix sont faits, qui favoriseront certaines espèces au détriment d’autres. Ils doivent être guidés par un plan de gestion pluriannuel qui détermine les objectifs, les modalités de gestion pour les atteindre et les indicateurs de réussite.

Les façades : des milieux singuliers

Une autre originalité de ce bâtiment est l’utilisation des façades pour atteindre cet objectif. Aménagées et partiellement végétalisées, elles sont un trait d’union entre les espaces de pleine terre et ceux des toitures. En escalier, elles viennent chercher la connexion avec le sol pour permettre aux plantes spontanées d’y faire escale, aux animaux non volants de l’escalader et aux oiseaux et insectes ailés d’exploiter ses niches.

[FIG. 1] Rouge-gorge familier. Initialement forestier, il s’est adapté aux villes.

Avec des épaisseurs de sol suffisantes, il est possible de développer sur les toitures des milieux comparables à ceux que l’on retrouve en pleine terre, en pied d’immeuble. En revanche, les conditions rencontrées sur les façades sont différentes. Ces milieux sont soumis à des conditions abiotiques sévères (stress hydrique, grande amplitude thermique journalière, faible disponibilité en substrat) auxquelles seules des espèces origi-nales spécialisées sont capables de s’adapter. Il s’agit moins d’une continuité directe d’habitats que d’une complémentarité de milieux contigus.
Les façades offrent également des ressources aux espèces ripicoles et micro-cavernicoles qui ont trouvé en ville des habitats de substitution à leurs parois et cavités originelles. Martinets noirs, Hirondelles rus-tiques et Hirondelles de fenêtre, Choucas des tours, Pigeons bisets, Rouges-queues noirs, Moineaux domestiques, Mésanges bleues et charbonnières, mais aussi chauves-souris ou Lézards des murailles ont colonisé les vieux murs, les façades et les combles des bâtiments anciens et dégradés.

[FIG. 2] De la végétation spontanée typique d’une paroi rocheuse naturelle colonise un vieux mur.

Sur les parois, l’hétérogénéité des conditions favorise la crypto-diversité, celle qu’on ne voit pas : les associations de bactéries, de champignons et d’invertébrés qui vont directement influencer les conditions stationnelles. Ces éléments sont responsables du développement de la mosaïque de micro-milieux : une faille où l’humus s’amassera, un écoulement créant un espace plus frais de quelques centimètres carrés, un bord de prairie qui sera davantage tassé par piétinement, un autre qui sera moins bien fauché, une branche morte sur un arbre ou un décollement d’écorce. Une fissure dans un mur offrira un gîte diurne à une pipistrelle, un trou sera utilisé par la Mésange charbonnière pour nicher, un autre, plus petit, servira d’abri à une Abeille solitaire… Ces milieux de parois offrent des structures physiques singulières (failles, fissures, perforations, cavités) qui ne se retrouvent nulle part ailleurs dans l’ensemble du nouveau quartier de Boulogne.

Faire du vieux avec du neuf

Dans un écosystème complexe, les milieux ont des âges et des durées de vie très variables. Nombre d’espèces exploitent simultanément des habitats à cycle de renouvellement rapide (prairies) pour se nourrir et des habitats pérennes (cavités d’arbre ou failles minérales) pour nicher ou passer l’hiver. Ces gîtes n’apparaissent qu’après maturation des milieux. Les cavités des arbres viennent avec le temps, par des blessures causées lors de la chute d’arbres voisins, par des processus d’élagage naturel de branches sénescentes, par des impacts de foudre ou des creusements de cavité par les pics. Ces cavités évoluent, mûrissent et s’élargissent sous l’action des champignons et des insectes xylophages. Elles sont les témoins de l’action du temps sur un boisement. Il en va de même pour les bâtiments, particulièrement pour leurs façades : les matériaux traditionnels, en s’érodant, s’effritant, laissent progressivement apparaître des failles, des fissures, des pierres dis-jointes entre lesquelles la vie, obstinée, tente peu à peu de s’installer.
Dans les quartiers nouveaux où tous les aménagements sont réalisés sur une période restreinte, les espèces micro-cavernicoles ne trouvent pas spontané-ment de site qui leur convienne. Le temps n’est pas passé, les façades sont lisses et les arbres « tout neufs ». Les habitats disponibles pour ces cortèges sont très rares et les micro-milieux monotones. Les espèces anthropophiles sont aujourd’hui menacées par la réfection des façades et par l’emploi de matériaux leur inter-disant de nicher (verre, acier, revêtements lisses). Seuls des aménagements spécifiquement créés pour les espèces de parois permettent de compenser la jeunesse et la pauvreté des surfaces disponibles. C’est dans cette optique qu’ont été conçus les aménagements de la façade du bâtiment.

Conclusion

Quatre ans après sa réalisation, la vie fait son œuvre sur le bâtiment. Le nombre d’espèces végétales a triplé, les insectes viennent s’y nourrir et les passereaux nichent dans les parois. Les enfants de l’école s’immergent avec enthousiasme dans une nature «sauvage» au sein d’une ville très maîtrisée. L’école de Boulogne est un îlot refuge. Une parcelle oasis perchée sur une paroi cabossée et accueillante, qui accepte et recherche les imperfections formelles, seules capables de donner refuge à la vie des murailles. Et ce mûrisse-ment est espéré. En vieillissant, le bâtiment se boni-fiera comme se bonifie un milieu naturel, enrichi par la multitude d’espèces et d’individus qui s’y sont implantés et s’y succèdent.

Contribution pour le livre de recherche appliquée “Accueillir le vivant, L’architecture comme écosystème” de l’agence ChartierDalix

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