Lisières

L’intensité d’appropriation d’un lieu repose sur sa qualité architecturale, mais aussi sur la diversité des échanges qui s’y déroulent, nourrissant des pratiques spatiales complexes et évolutives. Le programme qui définit les objectifs fonctionnels du maître d’ouvrage est pour nous le point de départ d’un processus d’amplification. Les projets qui accueillent une diversité programmatique au sein d’un même bâtiment facilitent la création de synergies inédites qui permettent d’inventer le récit de chaque lieu, d’imaginer le quotidien de chaque utilisateur, d’éveiller le désir de chaque habitant. À travers ce processus d’assimilation puis de restitution augmentée, nous cherchons ce qui est invisible, ce qui apparaît parfois sans jamais être nommé, et tentons de créer des situations architecturales et sociales plus riches.

Foyer de jeunes travailleurs et crèche, Porte des Lilas Paris (20e)

Les Lilas
L’opération livrée en 2015 porte des Lilas, à Paris 20e accueille un foyer de travailleurs migrants et un foyer de jeunes travailleurs. Ces différentes fonctionnalités, présentées bien distinctement, n’ont a priori pas vocation à s’assembler. Pourtant, chacun des deux foyers contient des espaces communs : médiathèque, salle de sports, cuisine collective… Notre volonté de repenser le lien entre le lieu et les habitants nous a conduits à regrouper tous les espaces communs sur un seul niveau, en belvédère sur la porte des Lilas. Ce troisième étage constitue une plate-forme de connexion qui met à disposition des services et des espaces communs. Cette mutualisation croise les utilisations et favorise les rencontres ; elle permet l’émergence d’un espace social, d’un lieu public au sein même du bâtiment. Les habitants deviennent citoyens d’un petit monde irrigué par le flux des circulations verticales, parmi lesquelles les escaliers (largement dimensionnés et éclairés naturellement) remplissent une fonction sociale importante.

Nous avons donc cherché à favoriser les interactions entre une prescription institutionnelle et une utilisation alternative du lieu. Ici, le troisième étage est un « entre-deux » qui se situe entre l’espace privatif (la chambre) et l’espace public (la rue). Il relève à la fois du collectif et du particulier. Cet espace nous intéresse particulièrement car il constitue une zone d’interface entre plusieurs programmes, à la manière d’un écotone écologique. Dans cette zone de transition se mélangent et s’équilibrent les caractéristiques de deux milieux à la fois unis et séparés, donnant souvent naissance à de nouvelles richesses. Trouver l’écotone de chaque projet, c’est situer l’espace à la fois physique, psychique et institutionnel qui accueille et favorise la diversité, sorte de lisière permettant l’échange et restituant aux habitants une liberté d’usage de leur bâtiment.

Groupe scolaire Rosalind Franklin et résidence étudiante, Ivry sur Seine (94)

Ivry
Le projet de l’école Rosalind-Franklin à Ivry-sur-Seine, est conçu comme un système qui interagit avec ses utilisateurs grâce à l’émergence d’un programme « en plus ». L’équipement, qui ne s’élève qu’à R+2, s’étend très horizontalement sur son terrain d’assiette. La quantité de programmes implantés au RDC en fait un bâtiment très consommateur d’espace au sol, générant de grandes surfaces de toitures dépourvues de fonction à l’origine. Nous avons choisi de valoriser dans son intégralité cette étendue orpheline. Les volumes de l’école s’organisent en différentes strates qui se suivent ou se superposent comme un paysage de rizières. Reliés entre eux par un système de câbles pour la végétation grimpante et recouverts de 35 centimètres de terre, les 2 500 mètres carrés de toiture se transforment en un paysage de plateaux. Cet espace est à la disposition des élèves et des expérimentations pédagogiques : il est accessible, protégé. Il résulte d’une interprétation prospective du programme de l’école et de ses contingences de site, et devient partie intégrante du projet.

Grâce à cette démarche, nous souhaitons créer des permissivités qui redonnent de la souplesse dans l’utilisation des bâtiments et stimulent leur appropriation par les utilisateurs. Ainsi, nous tentons d’offrir une autonomie d’usage autorisant chacun à retrouver une liberté dans ses propres parcours. Mettre en œuvre un lieu évolutif et adaptable est porteur d’une urbanité à l’intérieur même de l’édifice, et offre un potentiel en termes de lien social : c’est le point d’entrée des possibles.

Arcueil et Harbonnières
Cette zone d’interface est présente à différentes échelles architecturales, mais aussi à différents degrés d’intimité, allant du collectif au domestique. La réalisation de cinquante-cinq appartements en accession sociale à Arcueil propose de pallier les contraintes très normées du logement social en offrant un espace en plus. Une loggia d’angle se trouve à l’intersection de la cuisine et du séjour. Ouverte, elle définit un entre-deux, amplifiant la surface totale des pièces de vie. Cet espace à la fois intérieur et extérieur établit également un rapport plus intime entre l’habitant et son quartier.

Dans un foyer d’accueil pour personnes handicapées, nous nous sommes particulièrement intéressés aux circulations, espace fondamental pour ces habitants dont le moindre déplacement peut constituer une activité journalière. Afin d’éviter le traditionnel couloir sombre desservant des chambres de part et d’autre, le plan propose un parcours à travers le bâtiment. Si les chambres s’ouvrent sur un parc dans un rapport radial très individuel au paysage, les circulations communes, largement éclairées, sont organisées autour d’un patio. Elles définissent ainsi un espace extérieur en plus, lieu de socialisation au cœur du projet, partagé par tous. Ces circulations, comme des lisières, relient ainsi les mondes extérieur et intérieur par des connexions visuelles et physiques, se dilatant par endroits pour former des espaces de vie traversants entre patio et parc.

Bâtiment d’enseignements mutualisés, université Paris-Saclay, Palaiseau (91)

Saclay
Ce programme d’enseignements mutualisés vise à rassembler plusieurs écoles scientifiques (Polytechnique, AgroParisTech, les Mines…) au sein d’un même équipement. Il est l’occasion de repenser l’espace comme un générateur de lien, renforçant la collaboration entre les différentes disciplines. Le bâtiment accueille des salles de classe traditionnelles du côté de l’école existante, prolongées par des espaces ouverts lorsqu’on se rapproche de la façade donnant sur le parc. Passant du formel à l’informel, les circulations se dilatent, créant des lieux d’échanges librement aménageables. Telles les alvéoles d’une ruche, de larges trémies en quinconce engendrent des vues sur les niveaux inférieurs et supérieurs, offrant une lisibilité sensationnelle du volume intérieur. Ce système tridimensionnel permet de varier les possibilités d’occupation de ces nouveaux espaces pédagogiques, en redonnant une liberté de parcours à chaque utilisateur. Un jeu d’escaliers jumeaux offre à l’intérieur une multitude de situations (gradins, petits amphithéâtres…) et, à l’extérieur, une série de belvédères sur le parc, intensifiant la relation avec l’environnement. Ces escaliers cheminent verticalement sur toute la façade, matérialisant l’ascension libre du parc jusqu’à la toiture aménagée. La façade devient support de mobilité.

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