«Périphérique intérieur», Aurélien Bellanger

Texte issu du Supplément AMC n°253, Portrait d’agence, septembre 2016, en lien avec le foyer de jeunes travailleurs de la Porte des Lilas, à Paris.

 

L’anomalie s’est produite au début de l’été 2016.
J’étais allé courir, ce jour là, dans la direction des Mercuriales, les Twin Towers de l’est-parisien, qui sont exactement dans l’axe de ma rue. Je les ai perdues assez vite, les grandes perspectives étant intenables à Paris. Plus j’avançais vers l’est, plus les obstacles se multipliaient même devant moi : le canal Saint-Martin, l’hôpital Saint-Louis, la montée de Belleville et la place des fêtes, rassurante comme une vue axonométrique d’une utopie corbuséenne, mais un peu excentrée par rapport à l’axe que j’essayais de définir. J’étais, en pivotant d’un quart de tour et en exagérant un peu – mais souffrant moi aussi de la chaleur et des premiers symptômes d’un épuisement possible – dans la situation d’un géomètre à la recherche du méridien de Paris dans la jungle africaine.

Foyer de jeunes travailleurs, Porte des Lilas, Paris (20e), architectes associés Avenier-Cornejo, 2013

J’ai fini par retrouver les deux tours, qui sont apparues soudain en face de moi derrière le filet métallique d’un terrain de sport, au-dessus d’une pelouse recouverte d’un nombre anormal de pâquerettes.
J’ai continué à avancer vers elles. Les immeubles avaient rétréci et je descendais peu à peu dans un paysage que je ne connaissais pas, comme si j’avais atteint déjà l’autre versant de la colline qui domine l’Est de Paris. Les constructions s’accordaient mal entre elles, tout était un peu disparate ; le ciel pendait, au-dessus des parcelles vides et des friches industrielles, beaucoup plus bas qu’à Paris.
J’étais passé en banlieue sans m’en apercevoir.
C’était la premières fois que je franchissais le périphérique de façon inconsciente. Cela avait dû être au moment où j’avais traversé le parc.
Le périphérique, comme rite de passage et comme emblème de la ville moderne, était ici désactivé.
Je l’avais franchi des dizaines et des dizaines de fois, avec des succès inégaux, par la route, par des passerelles piétonnes, par les souterrains de la Porte Maillot, entre les pavillons du parc des expositions de la porte de Versailles ou par les sentes que creusent, sur le talus qui le borde, le peuple de chasseur-cueilleur qui vit dans la proximité immédiate du monstre rugissant ; j’avais un peu couru sur ces chemins minés par les enjoliveurs craquants et les bouteilles vides, dans cette frange dégradée du monde industriel livrée aux grivèleries de ce peuple fantôme, mais même là, dans la ville réduite à une jungle compacte, presque entièrement dissoute, comme une canette rouillée, et ramenée à la forme coupante d’une hyperbole aux limites inconnues, j’avais toujours fini par déboucher devant l’obstacle inépuisable, et je n’avais jamais manqué de le saluer, comme on peut se signer à l’entrée d’une église, ou invoquer, face à la mer ou à l’orée d’une forêt, la protection d’une ancienne légende.
Faire disparaître le périphérique : la chose a tenu longtemps du graal urbanistique, comme si le périphérique ne pouvait exister que sur un mode binaire,on-off, et que Paris, après un demi-siècle de services rendus, devait en être soudain débarrassé. C’est à peu près toujours ainsi que Paris a grandi — éclos — par annexion de ses enceintes successives.
Mais le périphérique n’est pas, jusque dans son nom et ses modalités d’usage – c’est un boulevard urbain et la règle de priorité, sur ses voies d’accélération, n’est pas celle d’une autoroute – un nouveau mur d’enceinte. C’est une rue de Paris. Une rue de Paris, à la sinuosité tout juste un plus marqué que les autres. Une rue de Paris avec la ville des deux côtés.
J’aurai dû avoir alors la nostalgie du périphérique. L’enceinte, comme toutes celles qui l’avaient précédée, était tombée à son tour. Le filet métallique d’un terrain de sport et la pelouse anormalement fleurie avaient été, sans même que je m’en aperçoive, les tombeaux un peu mesquin de sa monumentalité défunte.
J’aurais dû rêver d’un enterrement plus solennel, et du réemploi, à usage funéraire, des techniques éprouvée de l’imagerie romantique, de sa transformation progressive en ruine orgueilleuse, comme celles qui figurent dans les fonds de tableau de Poussin. La Modernité fait après tout figure, en ce début de troisième millénaire, d’âge d’or un peu ancien, à moitié héroïque, à moitié ridicule : c’est une Antiquité nouvelle, pleine de monuments grandioses et incompréhensibles. On pourrait ainsi conserver les sections les plus monumentales du périphérique, les échangeurs aériens de la porte de Bagnolet au pied des Mercuriales ou celui de la Chapelle au Nord, comme deux grandes structures arachnéennes que le siècle de la vitesse aurait laissé au cœur de la métropole – deux sculptures insensées et sublimes qu’on apprendra à aimer, comme on a fini par préférer, aux rosaces et aux portails sculptés de de Notre-Dame, les éléments architectoniques que ses architectes avaient préféré rejeter en périphérie.
Mon expérience passée du périphérique plaide en partie pour quelque chose de ce genre, d’un peu cérémonieux, mais de fidèle au sentiment qu’il m’avait toujours inspiré.
Je me souviens de l’impression terrible que me faisaient, enfant, les quatre anges de cuivre, verdâtres et dégoulinant, qui signalaient l’arrivée sur le dangereux anneau. Je me souviens du passage sous les arcades en porte-à-faux du Parc des Princes. Je me souviens de la baleine de Bercy et, au loin, de la majestueuse enseigne rotative de la tour Pleyel. J’ai du tourner ainsi plusieurs centaines de fois. J’ignorais le plus souvent où nous étions, et si nous roulions avec Paris à notre droite ou à notre gauche. La ville s’ouvrait en deux comme une fermeture éclair – un rift automobile.

J’avais alors souvent frôlé ici la révélation religieuse.
Mais cela tenait sans doute moins au périphérique même – un mélange d’urgence vital et de danger permanent, la couleur bleu des secours et l’orangé charnel des lampes à sodium – qu’à sa fonction, justement, de révélateur.
Je faisais toujours le même rêve, enfant, au retour de ces voyages à travers la métropole : j’étais dans un paysage naturel grandiose, peut-être le grand canyon, mais il servait de hall d’exposition au salon de la civilisation humaine –  il était entièrement rempli d’objets manufacturés. C’était, si l’on veut, le monde de Wall-E, mais sans aucun sentiment de ravage.
Le périphérique agissait alors, je crois, moins comme une frontière que comme un générateur de ville. C’était la grande perspective qui manquait à Paris et qui, au lieu de décrire une frustrante asymptote, plongeait sans fin jusque dans le coeur de la métropole – Paris épandu partout alentour comme une substance liquide, fluorescente et ubiquiste, qui remontait des murs antibruits du périphérique jusqu’aux grands panneaux bleus de ses portes mobiles.
C’est peut-être ici, moins sur les bords de la ville, depuis longtemps dissous dans le grésillement végétal du monde pavillonnaire, que sur ces crêtes, bruyantes et dangereuses, que se joue l’architecture du XXIe siècle. La ville est devenue son propre terrain vague, un lot de parcelles à construire – mais de parcelles viabilisées à l’extrême. Les écosystèmes humains, enchevêtrés et pris dans des rapports de codépendance de plus en plus serrés, ont atteint une densité presque minérale – celle du calcaire primitif, de la pierre de Paris d’où ont été jadis extrapolés les premières formes de la ville, et dont il appartient, aujourd’hui, aux architectes d’effectuer la taille, en y réimplantant les vides susceptibles de laisser passer, à travers son bruit blanc, des signaux esthétiques audibles.

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