Boat for People

Texte de Sébastien Marot et photographies de Myr Muratet pour l’ouvrage Calme bloc dédié au foyer de jeunes travailleurs de la Porte des Lilas, à Paris. L’écrivain saisit les courants sous-jascents de cette réalité construite, et le photographe, ayant résidé quelques semaines sur place, se positionne en témoin de l’appropriation des lieux par ses habitants.

 

Port
Dans l’Égypte des objets, des dalles et des infrastructures d’une porte de l’Est parisien, saignée par le périph, l’édifice se signale d’abord par son style et sa texture. Comme si exister, même à la marge, dans ce concert de machines plus ou moins célibataires (un multiplex, un cirque, d’autres trucs), réclamait d’adopter l’aspect minéral, brut et monolithique d’une météorite. Même si le bâtiment s’ajuste dans le parcellaire mutant d’une frange urbaine, encore défini par une rue, et par l’étiage ou le gabarit, sinon le tissu, d’une collection d’opérations récentes ou déjà vieilles (un immeuble HLM des années 1950, un orphelinat contemporain…), il est fiché comme un coin, telle une figure de proue, dans la bataille navale (ou la partie d’échec) qui se joue au-dessus du boulevard périphérique. Clairement, son ambition est de se tenir (d’un bloc si l’îlot bat de l’aile), et de participer à la poursuite éventuelle d’un tissu possible, qu’il complète et prolonge à sa façon, mais aussi de soutenir la comparaison avec les grosses machines de la porte, et d’intervenir dans le débat flottant sur les formes et l’avenir énigmatique de cette « entrée de ville ». Lorsque tout est dans l’expectative ou vacant (Baudelaire), lorsque tous les coups peuvent encore partir alentour (le cirque, un terrain vague à côté), il est prudent de ne pas entièrement sous-traiter son identité au contexte, mais d’avoir du caractère, c’est-à-dire de concentrer en soi-même (voire de thésauriser pour l’avenir) tout ce que la situation a d’intelligible aujourd’hui… et de résister au passage, en attendant qu’elles s’épuisent, à l’enfumage, la crasse et la grande ronde des bagnoles.

Flux
C’est du reste en contre-plongée, depuis le périphérique extérieur, qu’on a aujourd’hui du bâtiment le premier et plus saisissant aperçu : celui d’une falaise qui surmonterait le talus de la tranchée : bizarre ovni minéral et rugueux, poli par les retraits successifs des étages supérieurs, qui tient à la fois des HBM (une fameuse image de Doisneau en mémoire), de Patout, d’Amsterdam et de New York, mais césuré au tiers par un étage évidé : fine lame d’air et de verre qui, en distinguant deux volumes dans le monolithe, rappelle le pavillon de l’Iran de Claude Parent à la Cité universitaire, également planté au-dessus du périph, et aussi, plus génériquement, le principe du pont collectif ou de la rue intérieure, typiques de l’unité d’habitation moderne et du paquebot métropolitain. L’imagerie du «bâtiment» à la manœuvre, négociant son accostage dans le tohu-bohu du port (ou de la porte) est d’ailleurs assez prégnante. À ceux qui, venus en métro, l’avisent depuis l’esplanade publique qui couvre aujourd’hui la tranchée, l’édifice donne clairement l’impression d’un gros navire qui, d’une pièce (étrave, proue et tourelle), viendrait de chasser sur son aire pour s’enquiller dans la porte et se ranger exactement à l’alignement du quai, ainsi transformé en rue. Le profil qu’il offre ici parle moins de l’extrusion volumétrique d’une parcelle d’angle, façon Flatiron, que d’un Exodus solide et monobloc, sculpté par les mouvements, érodé par les flux qui balayent la porte, et qui retiendrait ainsi quelque chose de sa dynamique, et de la trajectoire de ses passagers. De toute évidence, ce sont d’abord ces mouvements et ces flux, physiques, sociaux et environnementaux – depuis la rampe du périph en contrebas jusqu’aux éoliennes-radars en superstructure – qui donnent à l’édifice son profil et son identité.

Carène
Mais à mesure qu’on s’en approche, d’autres forces, d’autres tensions, plus internes, plus telluriques, paraissent aussi travailler l’édifice de l’intérieur, dont l’effet est moins d’entamer qu’au contraire d’exposer et d’accentuer son caractère d’objet géologique. La façade sur l’avenue du Docteur-Gley présente ainsi une fracture scalaire sur les sept premiers niveaux du bâtiment, une brèche dont les parois latérales ont le même aspect de métal dense et doré que la sous-face du bloc supérieur révélée par la césure longitudinale du troisième étage : un moyen de capter et de réverbérer la lumière au bénéfice des parties plus collectives du foyer, que ces entames révèlent, mais aussi d’augmenter le poids et l’intensité du solide dans son ensemble. On pourrait s’interroger, malgré tout, sur le parti qu’ont adopté les architectes de proposer ce même calepinage de plaques de cuivre sur les parois verticales et horizontales de ces deux fractures, que l’érosion des éléments se chargera sans doute de patiner, et de distinguer. Car l’extraordinaire originalité de cet objet réside d’abord et avant tout dans son grain et sa texture, dans l’épaisseur que donne à son enveloppe rugueuse un appareillage de briques sombres (un brun tirant sur le rouge et le noir) dont les joints creux sillonnent l’édifice d’une résille de stries, mais aussi dans le renfoncement des très nombreuses baies noires et carrées qui, tels les impacts aléatoires d’une grêle cosmique, creusent encore les façades comme autant de pièges à ombre. On peut donc se demander si la logique de l’oeuvre, prolongée jusque dans les trous qui ajourent les volets métalliques noirs de ces baies, en y répliquant le motif de l’appareillage des briques, n’aurait pas voulu que les parois verticales de la fracture, plutôt que de voler l’effet de la feuille d’or du troisième étage (en révélant son calepinage, et par conséquent son placage), renforcent au contraire l’épaisseur et la rugosité de cette écorce.

Gradient
Ce que l’aspect monolithique du bâtiment ne dit pas à ceux qui ne l’ont encore remarqué que de loin, c’est que son programme est en réalité passablement hybride. Une crèche sur l’essentiel du rez-de-chaussée, surmontée par un foyer de jeunes travailleurs (sur sept niveaux),lui-même couronné par deux étages de foyer pour migrants. Un thème (l’arrivée, l’intégration, le débarquement) et un gradient spatio-temporel: les nourrissons du quartier en bas, un sas d’entrée des jeunes dans l’économie de la métropole au-dessus (un petit ascenseur du welfare state?, un avant-poste de la grande banlieue?), et le radeau de la méduse des migrants tout en haut.
Ce télescopage est d’ailleurs assez contextuel, si l’on en juge par le programme des gros bâtiments voisins sur la rue Paul-Meurice : la Maison d’accueil de l’enfance adjacente, prolongée par la cuisine centrale des écoles du 20e, et côté porte, en face du multiplex, la direction générale de Pôle Emploi. Le siège de l’Armée du Salut, situé juste derrière, sur la rue des Frères-Flavien, n’apporte donc qu’une dernière touche à ce tableau des bonnes oeuvres de la providence.

Diorama
Si rien ne distingue vraiment les deux foyers, d’ailleurs administrés par le même organisme, à part cette répartition altimétrique (même entrée, même plan d’étage), la crèche, elle, strictement cantonnée au rez-de-chaussée, entre rue et jardin, bénéficie d’une entrée séparée sur la première, et de la jouissance exclusive de l’étroite bande récréative mitoyenne de l’orphelinat et de ses terrains de jeux. Entièrement vitrée à ce niveau, la façade arrière du bâtiment permet à la crèche de s’ouvrir intégralement sur cette compression de paysage et d’horizons, où un talus planté prolonge, en perspective ascendante, une surface ondulatoire et synthétique, à la plastique uniformément verte. Dans les métropoles d’une telle densité, il est difficile d’offrir aux enfants, pour l’apprentissage des premiers pas, autre chose qu’un diorama. En tout cas, le sol (et le droit du sol ?) est aux enfants, protégés des objets volants (flotsam and jetsam), par la maille d’un filet tendu, façon volière, sur les armatures d’une longue marquise.

Porterie
Quant à l’entrée commune des foyers, elle se signale, à la proue du navire, entièrement vitrée à ce niveau, par un hall de plain-pied avec la rue, clair aquarium de boîtes aux lettres, où les reflets de la ville et de ses mouvements, dont seule la bande-son est ainsi tamisée, se diffractent et se télescopent. S’ils ne sont pas encore tout à fait «arrivés», les passagers du foyer (on ne peut en principe pas y bénéficier d’une cabine plus de deux ans) ont en tout cas déjà une adresse. Mais si l’on n’est déjà plus tout à fait dehors dans cette bulle immaculée de verre et de lumière, on n’est pas encore vraiment dedans. Comme les navires (et les monastères), les institutions de ce genre, qui font naturellement leur possible pour sublimer esthétiquement leur fonction de régulation et de contrôle, disposent d’un sas de reconnaissance, destiné à surveiller les allées et venues des résidents et visiteurs. Une vaste et élégante grille qui inverse elle aussi le motif de l’appareillage extérieur (mur / porte), et dont les panneaux centraux pivotent toute hauteur sur des gonds, sépare donc le hall de la résidence proprement dite, assistée par un bureau d’accueil dont les fonctions ne se limitent manifestement pas à l’office de concierge. Ici, le contrat de résidence et son cahier des charges impliquent sans doute un peu plus que les règles usuelles de bon voisinage, dont on devine qu’elles ne doivent pas tomber sous le sens dans un monde de «célibataires métropolitains» venus des quatre horizons.

Boussole
La mission du foyer est d’accompagner les jeunes travailleurs et les migrants dans leur intégration à l’économie et la culture, de veiller à ce qu’ils «s’en sortent», et prennent pied dans le marché sans s’éterniser dans la transition du havre. D’où les inévitables tensions entre l’ambition d’accueillir les pensionnaires le plus confortablement possible, en stimulant toutes sortes d’activités destinées à favoriser les échanges et l’interaction, et l’objectif de les aiguiller au plus vite vers le plancher des vaches des CDD et CDI du marché de l’emploi et de la société dite civile. Du reste, et en notant que les pensionnaires passent souvent par l’office adjacent, en rotule sur le hall et l’accès aux étages, pour de menus débriefings ou palabres avec les administrateurs, on remarquera que la grille du portail célèbre moins l’entrée que la sortie du foyer. Quand on ouvre cette grille vers l’intérieur, on quitte en effet l’espace lumineux du hall pour une sorte de chicane plus sombre et anonyme qui bifurque bientôt vers l’ascenseur. Sur le mur aveugle et blanc de ce goulot d’étranglement, flashé à la lumière électrique, une coupe schématique du navire explicite les circulations verticales et affiche la distribution des cabines aux différents niveaux, en localisant les espaces collectifs qui occupent la lame d’air séparant les deux blocs du monolithe. «Vous êtes ici», au pied de l’arbre mécanique (et de l’ascenseur social) qui ventile pensionnaires et visiteurs vers les étages du paquebot. Mais jusqu’ici, rien, ni dans l’approche et l’aspect extérieur du bâtiment, ni dans l’orientation de cette chicane d’espace où vous vous trouvez, ne laissait soupçonner la surprise qui vous attend à gauche, derrière le battant anodin d’une simple porte.

Miracle
En France, avec l’obligation de moyens qui est imposée aux architectes par les normes de sécurité, on ne coupe pas aux portes coupe-feu. Ce qui a pour effet d’escamoter les escaliers, jadis si intégrés, mais particulièrement visés aujourd’hui par cette chasse à l’appel d’air, et de les dépouiller de toute espèce de gravité dans l’expérience architecturale des bâtiments. Après que l’ascenseur les ait privés de leur colonne d’air, les changeant ainsi en pénibles couloirs d’où l’on ne peut plus guère compter ni contempler visuellement son effort, la porte coupe-feu et la sécurité incendie ont donné le coup de grâce aux escaliers, en organisant leur déconnexion et leur isolation totales des paliers de l’édifice. On monte ou on descend, si l’ascenseur est en panne, mais on ne sait plus où on est, ni où on va. De la «cage», qui supposait encore une certaine volumétrie, et la sculpture d’un vide ou d’une altitude, on est passé à une « trémie » qui n’est plus que la laborieuse cousine de celle où navigue la nacelle de l’ascenseur. Mais ici, pour une fois, vous auriez tort de préférer cette dernière, pourtant ponctuelle, et rapide, à la bonne nouvelle qui vous attend derrière cette salope de porte coupe-feu. Car loin de se laisser mettre en boîte, et d’accepter le pauvre statut d’annexe qu’elle lui impose, l’escalier développe ici un petit miracle d’élévation, de plastique et de lumière qui les met toutes carrément minables, elle, et ses soeurs, avec leur oeil torve de cyclope. Une belle rampe pleine et blanche, tel un ruban souple et voluptueux, s’enroule jusqu’en haut du bâtiment en délimitant une généreuse colonne d’air dont le volume quadrangulaire, diversement éclairé par les baies, se modifie et s’affine pour correspondre aux retraits successifs des étages supérieurs. Parmi les dessins d’Exodus, il en existe un d’Elia Zenghelis représentant le Parc de l’Agression, qui, en combinant une spirale et le squelette d’un gratte-ciel tordu par des forces obscures, figure assez bien, non seulement le concept de cet escalier, mais aussi le moulage de sa colonne d’air. Plus simplement, c’est d’abord à Wright et Mendelsohn que fait penser cette sculpture: à un Guggenheim «intrapolé», compressé, fuselé, ramené aux proportions d’un escalier presque ordinaire, et aux volutes organiques du meilleur des expressionnistes (et des éclairagistes) allemands.

Lévitation
En gravissant les marches, vous vous rendez compte que cette référence à Mendelsohn, que l’on peut pousser jusqu’à Scharoun, percole, malgré les portes coupe-feu, dans votre intelligence du bâtiment tout entier, de son mouvement et de sa masse. Et lorsque vous arrivez au troisième étage, où la spirale musculeuse de l’escalier se détache et s’expose brièvement dans une cage de verre, vous comprenez que votre idée d’un monolithe sectionné, sans être évacuée pour autant, est cependant contrariée par l’idée opposée de deux masses qui, loin de travailler en compression, seraient séparées par la lame d’air, lisse et glissante, résultant d’une tension ou d’une répulsion magnétique. Du coup, vous ne percevez plus seulement l’escalier comme un forage opéré dans le corps du monolithe, mais comme un élégant vérin, une vis qui, avec sa consoeur dont vous apercevez la silhouette un peu plus loin, alignerait les deux masses, et les fixerait dans leur juste rapport.

Alcôves
Les huit étages d’habitation des deux foyers, neufs, propres et bien tenus, sont clairs et sans surprise. Ils alignent tous, de part et d’autre d’un long couloir central, les cabines d’existenz minimum allouées aux passagers du navire. Sauf au neuvième, où le corridor bénéficie de quelques baies zénithales, tous ces couloirs sont éclairés aux deux extrémités, et interrompus à mi-parcours par la lumière naturelle provenant des alcôves cuivrées, entièrement vitrées sur la fracture qui fissure l’édifice côté rue, et dont certaines se prolongent par une petite terrasse plantée. Un double vertical du diorama de la crèche? J’ai déjà évoqué la matérialisation de cette faille, qui la fait d’avantage appartenir au registre de la chair qu’à celui de l’écorce de l’édifice. Vu de l’intérieur, on ne sait plus très bien si l’on a chaud ou froid dans ces alcôves immaculées qui chérissent la possibilité d’une vie collective à chaque étage et tiennent à la fois du four, du frigidaire, et de la salle des coffres d’une banque suisse. En même temps, il faut reconnaître que ces étranges salons d’étage, donnant au nord sur un immeuble assez merdique, et affranchis de toute porte coupe-feu, diffusent une espèce d’exotisme entêtant, mi-oriental mi-universel, qui connote aussi bien le sérail, le sauna, la salle de bain mafieuse, et les cuivres de l’amirauté, entre mess et salle des machines. Rien que d’amusantes équivoques, nihil obstat.

Cabines
Quant aux logements des passagers, je me contenterai de deux ou trois observations glanées au fil des portes qui ont bien voulu s’ouvrir quand j’étais là, et que les images de Myr Muratet permettront de corroborer, ou d’affiner. Ce qui frappe d’abord, c’est l’orientation de ces cabines, entièrement cadrées par le grand hublot carré qui perce le mur toute largeur côté façade, et dont la persienne métallique dépliante, souvent tirée côté sud, permet de filtrer la lumière du jour en une constellation de lucioles. Encore une touche d’orientalisme dans ce paravent de sérail. Les passagers du navire habitent chacun un canon de lumière qu’ils peuvent tamiser à loisir. Le même dispositif de volet dépliant permet d’ailleurs d’escamoter la mince cuisine dressée contre la paroi qui sépare la chambre de la salle de bain. Parfaite économie d’espace où chaque meuble a sa place quasi fixée par l’agencement global. Seul le bureau (ou commode, ou socle télé) peut à la rigueur coulisser le long du mur opposite du coin où le lit vient naturellement s’ajuster. On peut noter une certaine inflation dans la taille des écrans dont les «jeunes travailleurs» équipent leurs cabines, mais il est réconfortant de penser qu’ils auront un peu de mal à concurrencer celle du hublot dont les architectes les ont gratifiés.

Pont
Pour rebrousser chemin, depuis le dernier étage du navire jusqu’au pont public du troisième, j’ai choisi d’emprunter l’autre escalier qui, de même maçonnerie mais plus efflanqué que son congénère, chignole une lame plutôt qu’une colonne de vide. Dans cette sculpture de marches, de rampe et de lumière, il est plaisant de ne plus savoir très bien si on descend avec ses pieds, ses mains ou ses yeux, le contraire de l’ascenseur où l’on n’évolue la plupart du temps qu’avec son estomac (petite nausée à la descente, descente d’organes à la montée). L’ajourement soudain de cette mèche de ciment blanc dans sa cage de verre signale le palier du troisième, où l’oeil file aussitôt sur la coursive qui ceinture l’ensemble du bâtiment. À cet étage, largement évidé et rendu transparent par le principe des voiles drapeaux qui structure l’édifice, la circulation centrale swingue entre des espaces vitrés toute hauteur qui, baignant tous dans la lumière du jour, accueillent les activités de la résidence: bibliothèque, salle télé, cuisine et salle à manger collectives, salle de réunion, salle de sport, bureau de l’administration. L’or lisse du plafond cuivré, qui répond à la résine grise, minérale et presque métallique du sol de l’étage (du même ton que les parois des voiles) prend ici tout son sens, en donnant à cette feuille d’espace l’aspect fluide et nimbé d’une atmosphère glissée entre deux masses, et qui se dilate vers le townscape. Entre ces espaces collectifs et le paysage de la ville, rien, sinon cette large coursive périphérique sur laquelle ils se prolongent de plain-pied, et qui s’évase à la proue et à la poupe pour former deux vastes terrasses qui invitent aux conversations de croisière. Un panoramique «À nous deux, Paris», accéléré par la transparence continue de son bastingage de verre, et dont on remarque qu’il est exactement situé à l’étiage de plusieurs autres ponts voisins – la terrasse supérieure de la Maison de l’enfance qui flanque le navire au sud, et celle du multiplex érigé sur la dalle au nord-ouest – comme s’il l’on avait esquissé là, dans le tohu-bohu de cette porte métropolitaine, une solidarité dans le discontinu, le provisoire et l’escale, un nouvel avatar du piano nobile d’où l’on puisse agiter le mouchoir de ses pensées, et ce qu’il faudrait appeler, en paraphrasant André Corboz, la métropole à deux étages. Voire à trois… car en attendant qu’un immeuble de bureaux ne vienne se ranger à l’aplomb du périphérique, et l’escamoter d’un seul coup (à moins qu’il n’ait la courtoisie de s’évacuer lui-même à ce niveau de référence), l’oeil plonge au couchant dans la tranchée où grondent encore les petites et les grosses caisses.

Mouchoir
Lorsqu’on est accoudé au bastingage, comme à la proue d’une sorte de Titanic, les pensées voguent d’image en image. Des bribes d’une animation des Monty Python me reviennent en mémoire (Le Sens de la vie), où l’on voyait une espèce de navire en brique se métamorphoser en bâtiment, ou l’inverse… Du reste, il y a bien du Terry Gilliam, du Brazil, dans la matière, la forme et la couleur de ce bâtiment… Et puis, en balayant des yeux la couverture du périph – une idée qui attaque dans le dos – je pense aussi à Stéphane Mallarmé, qui vivait rue de Rome, à deux pas de la Place de l’Europe, jetée, elle, au-dessus des rails de Saint-Lazare, et à ce vers étrange du Tombeau d’Edgar Poe, qui évoque assez la présence structurante de ce monolithe au seuil d’une Place du Monde en gestation: «Calme bloc ici bas chu d’un désastre obscur».

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